Rançongiciel : ce qui se passe avant le message de rançon, et ce qui vous sauve après
Le message de rançon est la dernière étape d’une intrusion qui a commencé bien avant. Voici la chaîne complète, la raison mathématique pour laquelle on ne déchiffre pas sans la clé, et la seule sauvegarde qui résiste.
La rédaction d’ExpliquePublié le 13 septembre 20269 min de lectureRelu par la rédaction
En bref
Un rançongiciel chiffre vos fichiers avec une clé symétrique tirée au hasard, puis chiffre cette clé avec la clé publique de l’attaquant. Sans la clé privée correspondante, aucun calcul raisonnable ne récupère les données : c’est une propriété mathématique, pas un défaut de logiciel. Le message de rançon arrive à la fin d’une intrusion qui a souvent duré plusieurs jours et pendant laquelle les fichiers ont d’abord été copiés. La seule protection qui tienne est une sauvegarde déconnectée, testée, et hors de portée du compte qui a été compromis.
Sommaire
L’écran de session s’ouvre normalement. Le fond d’écran a changé : un texte en anglais, une adresse de contact, un compte à rebours. Dans les dossiers, chaque fichier porte une extension inconnue et ne s’ouvre plus. Un fichier texte nommé README est déposé dans chaque répertoire. Il explique la marche à suivre pour payer.
À cet instant, l’attaque est terminée depuis longtemps. Le chiffrement est la dernière opération, celle qui rend l’intrusion visible parce que les attaquants ont décidé de la rendre visible. Tout ce qui compte s’est joué avant : l’entrée, la circulation dans le réseau, la copie des données, la destruction des sauvegardes accessibles.
Comprendre cet ordre change la façon de se défendre. On ne se protège pas d’un rançongiciel en cherchant à bloquer le chiffrement, on s’en protège en coupant les étapes qui le précèdent et en gardant, hors de portée, de quoi repartir.
Le message de rançon arrive en dernier, après plusieurs jours dans la place#
Contre une organisation, une attaque par rançongiciel suit une séquence assez stable. Un accès initial est obtenu, souvent par des identifiants valides achetés à un intermédiaire spécialisé, par un service d’accès distant exposé sans deuxième facteur, ou par une faille non corrigée sur un équipement en bordure de réseau. Suit une phase de reconnaissance : cartographie des partages, recherche des comptes d’administration, repérage du serveur de sauvegarde.
Cette phase se compte en jours plutôt qu’en minutes. Les ordres de grandeur publiés par les équipes de réponse à incident tournent autour de quelques jours entre l’entrée et le déclenchement, avec des cas descendus sous les vingt-quatre heures. Pendant tout ce temps, rien ne semble anormal, parce que l’attaquant utilise des comptes légitimes et des outils d’administration présents sur les machines.
Vient ensuite l’exfiltration : plusieurs dizaines à plusieurs centaines de gigaoctets envoyés vers un espace de stockage extérieur. Puis la neutralisation des filets de sécurité : suppression des clichés instantanés du système, effacement des sauvegardes accessibles depuis le réseau, arrêt des services de protection. Le chiffrement n’est lancé qu’après, généralement une nuit ou un week-end.
Pourquoi vos fichiers sont mathématiquement hors d’atteinte#
Un rançongiciel n’invente pas d’algorithme. Il assemble deux briques standard, celles-là mêmes qui protègent une connexion bancaire.
Première brique, le chiffrement symétrique. Le programme tire au hasard une clé, souvent une clé AES de 256 bits, et l’utilise pour chiffrer les fichiers. C’est rapide : un disque entier peut y passer en quelques dizaines de minutes. La même clé sert à chiffrer et à déchiffrer, donc elle ne doit surtout pas rester sur la machine.
Deuxième brique, le chiffrement asymétrique. La clé symétrique est elle-même chiffrée avec une clé publique appartenant à l’attaquant, intégrée au programme. Le résultat est déposé sur la machine, dans l’en-tête des fichiers ou dans un fichier de configuration. Seule la clé privée correspondante, qui n’a jamais quitté l’infrastructure des attaquants, permet de retrouver la clé symétrique.
La conséquence est nette : il n’y a rien à casser. La clé symétrique n’est pas devinable, elle a été tirée au hasard sur 256 bits. La clé publique ne se retourne pas. C’est exactement la propriété qui rend le chiffrement du web utilisable, appliquée contre vous. Les seuls déchiffrements gratuits qui existent viennent de deux situations : une erreur de programmation dans une famille donnée, ou une saisie des serveurs par la police, qui livre alors les clés.
La double extorsion a fait de la sauvegarde une protection partielle#
Jusque vers 2019, la logique était simple : si vous pouviez restaurer, vous ne payiez pas. Les groupes d’attaquants ont ajouté un second levier. Avant de chiffrer, ils copient les données et menacent de les publier sur un site de fuite si la rançon n’est pas versée. Certains ajoutent un troisième levier : prévenir directement les clients, les patients ou les salariés dont les données ont été prises, ou saturer les standards téléphoniques.
Cela change le calcul. Une sauvegarde impeccable vous rend votre activité, elle ne rend pas confidentiel ce qui est déjà parti. Une organisation qui restaure en deux jours reste confrontée à une violation de données personnelles à notifier, à des personnes à informer et, souvent, à des données publiées quand même.
Pour les personnes dont les données figurent dans le lot, la conséquence est concrète : coordonnées, numéros de sécurité sociale, RIB, pièces d’identité se retrouvent en circulation et alimentent des campagnes d’hameçonnage très crédibles quelques semaines plus tard. La conduite à tenir est celle décrite pour une fuite qui vous concerne.
Les quatre portes d’entrée, et ce qui ferme chacune#
Porte d’entrée
Ce que l’attaquant exploite
Ce qui la ferme
Identifiants valides d’accès distant
Un compte VPN ou bureau à distance sans second facteur, souvent issu d’une fuite ou d’un logiciel voleur de mots de passe
Deuxième facteur obligatoire sur tout accès distant, journalisation des connexions
Faille non corrigée sur un service exposé
Un correctif publié mais non appliqué sur un pare-feu, une passerelle ou un serveur de messagerie
Inventaire de ce qui est exposé, correctifs appliqués en jours et non en mois
Pièce jointe ou lien piégé
Une facture, un CV ou une relance qui déclenche l’installation d’une porte dérobée
Filtrage de la messagerie, macros bloquées, méfiance sur les pièces jointes inattendues
Logiciel téléchargé hors source officielle
Un installateur modifié, un générateur de licence, une publicité de moteur de recherche
Téléchargement depuis l’éditeur ou la boutique du système, compte sans droits d’administration au quotidien
Ces quatre portes se referment avec des mesures ordinaires, pas avec un produit miracle. La double authentification sur les accès distants et la messagerie neutralise à elle seule la première ligne du tableau, qui est aussi la plus fréquente contre les petites structures. L’application des correctifs de sécurité traite la deuxième. La reconnaissance d’un courriel d’hameçonnage traite la troisième, et vous pouvez vous entraîner avec notre quiz de reconnaissance d’une arnaque.
Payer achète un déchiffreur, pas une remise en état#
Le raisonnement du dirigeant qui envisage de payer est compréhensible : l’activité est arrêtée, chaque jour coûte cher, la rançon paraît moins chère que l’arrêt. Trois faits contredisent ce calcul.
D’abord, l’outil de déchiffrement fourni est un logiciel écrit par des criminels, sans support ni garantie. Il est fréquemment lent, mono-machine, et échoue sur une partie des fichiers, notamment les bases de données ouvertes au moment du chiffrement. Déchiffrer un parc de plusieurs centaines de postes avec un tel outil prend des jours de travail, en plus de la reconstruction.
Ensuite, le déchiffrement ne nettoie rien. Les accès de l’attaquant sont toujours là : comptes créés, tâches planifiées, portes dérobées. Une remise en service sans reconstruction expose à un retour, parfois du même groupe, parfois d’un autre à qui l’accès a été revendu.
Enfin, payer entretient le modèle économique et signale que vous payez. Les autorités françaises, l’ANSSI comme le ministère de l’Intérieur, déconseillent le paiement sans l’interdire.
La sauvegarde qui sauve est celle que l’attaquant ne peut pas atteindre#
La plupart des victimes avaient des sauvegardes. Le problème n’est presque jamais l’absence de sauvegarde, c’est son accessibilité depuis le réseau compromis. Un serveur de sauvegarde joignable avec un compte d’administration du domaine est effacé avant le chiffrement, méthodiquement, parce que c’est la première chose que cherche l’attaquant.
Dispositif
Protège d’une panne de disque
Protège d’une suppression par erreur
Protège d’un rançongiciel
Synchronisation vers un espace en ligne
Oui
Partiellement, selon la durée de conservation des versions
Non : les fichiers chiffrés remplacent les originaux
Second disque interne ou grappe redondante
Oui
Non
Non
Disque externe branché en permanence
Oui
Oui
Non : il est chiffré avec le reste
Disque externe débranché entre deux sauvegardes
Oui
Oui
Oui, jusqu’à la dernière sauvegarde effectuée
Sauvegarde en ligne avec versions non modifiables
Oui
Oui
Oui, si les identifiants de sauvegarde ne sont pas ceux du parc
Trois propriétés font la différence, et elles sont indépendantes du budget. La sauvegarde doit être hors ligne ou non modifiable, c’est-à-dire qu’aucun compte du réseau courant ne doit pouvoir l’effacer. Elle doit conserver plusieurs versions dans le temps, parce qu’une infection peut être découverte plusieurs jours après. Elle doit être testée par une restauration réelle, pas seulement par un rapport vert. Le détail du dispositif pour un particulier est traité dans la règle 3-2-1, et pour une structure sans informaticien dans la sauvegarde d’une petite structure.
Le piège le plus courant reste la confusion entre synchronisation et sauvegarde. Un dossier synchronisé vers un espace en ligne reflète l’état local en quelques secondes : les fichiers chiffrés y montent aussitôt et écrasent les bons. Certains services conservent un historique de versions récupérable, mais restaurer des dizaines de milliers de fichiers un par un n’est pas une procédure de reprise. C’est le sujet développé dans pourquoi la synchronisation ne protège de rien.
Ce dernier point est celui qu’on rate le plus souvent. La date à retenir n’est pas celle du message de rançon, c’est celle de l’entrée initiale, plusieurs jours plus tôt. Restaurer une sauvegarde de la veille peut réintroduire la porte dérobée. Quand l’intrusion n’est pas datée, il faut remonter plus loin et accepter de perdre davantage.
Ce qui compte pour un particulier, en trois gestes#
Le risque de tomber sur un rançongiciel chez soi est réel mais secondaire face au vol de compte. Les trois gestes utiles tiennent en peu de choses. Ne jamais exécuter un fichier téléchargé hors de la source officielle de l’éditeur ou de la boutique du système. Garder le système et le navigateur à jour, parce que c’est ce qui ferme les failles exploitées silencieusement. Conserver une copie de ce qui est irremplaçable, photos et documents administratifs, sur un support débranché entre deux sauvegardes.
La protection intégrée au système suffit dans la grande majorité des cas, et l’intérêt d’un produit tiers est discuté dans faut-il installer un antivirus. Si vous stockez vos documents dans un espace en ligne, sachez précisément combien de temps votre fournisseur conserve les versions antérieures : c’est un critère de choix rarement lu, expliqué dans le fonctionnement du cloud.
Posez-vous une question, une seule, et répondez-y honnêtement : si le compte que vous utilisez en ce moment était pris par un tiers, pourrait-il effacer vos sauvegardes ? Si la réponse est oui, vous n’avez pas de sauvegarde, vous avez une copie. Un dispositif de sauvegarde ne vaut que par ce qui le sépare du reste : un câble débranché, un jeu d’identifiants distinct, une conservation de versions que personne ne peut raccourcir. Le reste, y compris le meilleur outil de détection, ne fait que gagner du temps.
Questions fréquentes
Un particulier peut-il être visé par un rançongiciel ?
Oui, mais pas de la même façon. Les groupes organisés ciblent des entreprises, des hôpitaux et des collectivités, dont l’arrêt d’activité justifie une grosse rançon. Un particulier tombe plutôt sur des variantes automatisées diffusées par de faux installateurs, des cracks de logiciels ou des pièces jointes. La rançon demandée est alors de quelques centaines d’euros. Le mécanisme de chiffrement est le même, la conduite à tenir aussi : déconnecter, ne pas payer, restaurer depuis une sauvegarde déconnectée et porter plainte.
Existe-t-il des outils gratuits pour déchiffrer mes fichiers ?
Parfois. Le projet No More Ransom, porté par Europol et la police néerlandaise avec des éditeurs de sécurité, publie des déchiffreurs pour les familles dont les clés ont été saisies ou dont l’implémentation était défaillante. Il faut identifier la famille exacte à partir du message de rançon et de l’extension ajoutée aux fichiers. Pour les familles récentes et correctement programmées, il n’existe rien, et tout service qui promet un déchiffrement contre paiement est soit un intermédiaire vers les attaquants, soit une arnaque.
Faut-il éteindre l’ordinateur quand le message apparaît ?
Débranchez le réseau, ne coupez pas brutalement l’alimentation. Le câble réseau retiré et le wifi désactivé arrêtent la propagation vers les autres machines et les partages. Éteindre efface la mémoire vive, qui contient parfois des éléments utiles à l’analyse, voire des clés. Isolez, photographiez le message de rançon, notez l’heure, puis demandez un avis avant toute réinstallation. Voir la méthode de nettoyage d’un appareil infecté pour la suite.
Mon antivirus ne devrait-il pas bloquer ça ?
Il bloque les familles connues et les comportements typiques, comme la suppression des clichés instantanés ou le chiffrement en masse de documents. Il ne bloque pas une intrusion menée avec des identifiants valides et des outils d’administration légitimes, ce qui est le mode opératoire dominant contre les organisations. La protection intégrée aux systèmes récents fait l’essentiel du travail, mais elle intervient tard dans la chaîne.
Dois-je prévenir la CNIL si mes fichiers professionnels sont chiffrés ?
Si les fichiers contiennent des données personnelles, un chiffrement malveillant est une violation de données au sens du RGPD, même sans copie prouvée : la perte de disponibilité suffit. La notification à la CNIL intervient dans les 72 heures sauf si le risque pour les personnes est improbable, et les personnes concernées doivent être informées quand le risque est élevé. Le dépôt de plainte reste une démarche distincte.
LégifranceCode des assurances, article L. 12-10-1Conditionne le versement d’une indemnité au titre d’une cyber-rançon au dépôt d’une plainte dans les 72 heures.
Les liens ci-dessus renvoient vers les textes et les organismes cités. Les dates de consultation sont celles de la dernière relecture, le 13 septembre 2026.
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