Ce qui remplace le cookie tiers : votre adresse e-mail, hachée
Le cookie tiers ne fonctionne plus pour un tiers des internautes français. Son successeur est un identifiant tiré de votre adresse électronique : il traverse vos appareils, ce que le cookie n’a jamais su faire.
La rédaction d’ExpliquePublié le 13 septembre 202610 min de lectureRelu par la rédaction
En bref
Le cookie tiers est bloqué par défaut sur deux navigateurs majeurs depuis 2020 et 2022, et Google a finalement renoncé en 2025 à le supprimer de Chrome. Entre-temps, le secteur publicitaire a bâti autre chose : un identifiant calculé à partir de votre adresse électronique, une collecte déportée sur les serveurs du site, et une mesure agrégée et bruitée. Le successeur est plus puissant que l’original, puisqu’il vous suit d’un appareil à l’autre et survit à tout effacement de cookies. Hacher une adresse ne l’anonymise pas : c’est une donnée personnelle.
Sommaire
À la fin d’une commande en ligne, un champ demande votre adresse électronique pour l’envoi de la facture. Vous la saisissez sans y penser : c’est une formalité de caisse. Quelques jours plus tard, un site d’actualité que vous n’aviez jamais relié à ce marchand vous propose un produit complémentaire, sur votre téléphone, alors que la commande avait été passée depuis un ordinateur.
Aucun cookie tiers n’explique ce trajet. Un cookie ne traverse ni deux appareils, ni deux navigateurs. Ce qui a voyagé, c’est votre adresse, transformée en une suite de caractères de longueur fixe, la même chez le marchand, chez son prestataire de mesure et chez la plateforme publicitaire.
Le cookie tiers a occupé le débat pendant quinze ans. Pendant qu’on annonçait sa mort, le secteur construisait trois remplaçants qui règlent chacun une de ses faiblesses. Ils sont en production, ils sont moins visibles, et le principal est plus puissant que ce qu’il remplace.
Le cookie tiers était déjà mort pour un tiers des internautes français#
La chronologie est souvent mal comprise, parce qu’elle mélange une annonce très commentée et des décisions silencieuses qui, elles, ont produit leurs effets.
Safari bloque les cookies tiers par défaut depuis 2020, au terme d’un durcissement progressif entamé en 2017. Firefox les cloisonne site par site depuis 2022 : un cookie déposé par un domaine tiers existe toujours, mais dans un compartiment séparé pour chaque site visité, ce qui l’empêche de servir de fil conducteur. Compte tenu de la place des appareils de la marque à la pomme en France, de l’ordre du tiers de l’audience nationale échappe déjà à cette technique, sans que personne n’ait rien réglé.
Google, de son côté, a annoncé début 2020 la suppression des cookies tiers dans Chrome, puis l’a repoussée quatre fois, avant d’annoncer en 2025 qu’il y renonçait et que les cookies tiers resteraient disponibles. Plusieurs des interfaces développées pour les remplacer ont été mises en retrait dans la foulée.
Le résultat est paradoxal. La disparition annoncée n’a pas eu lieu, mais l’écosystème a passé cinq ans à s’équiper d’alternatives qu’il n’a aucune raison de démonter, d’autant qu’elles couvrent des terrains où le cookie n’est jamais allé.
Pourquoi le remplaçant est meilleur que ce qu’il remplace#
Le cookie tiers avait quatre faiblesses structurelles, connues de ceux qui en vivaient. Il est attaché à un navigateur, donc aveugle au reste de vos appareils. Il ne fonctionne pas dans les applications mobiles, où se passe l’essentiel du temps d’écran. Sa durée de vie recommandée en France est de treize mois. Et il disparaît au premier nettoyage.
Un identifiant tiré d’une adresse électronique corrige les quatre points d’un coup. Vous utilisez la même adresse sur votre téléphone, votre ordinateur et votre tablette : l’identifiant est le même partout. Vous la saisissez dans une application comme sur un site. Elle ne s’efface pas avec le cache. Et elle se rapproche directement de la base clients d’un annonceur, qui connaît déjà vos achats.
Cookie tiers
Identifiant d’e-mail haché
Suivi côté serveur
Empreinte du navigateur
Portée
Un navigateur
Tous vos appareils
Un site, mais avec ses données internes
Un navigateur
Ce qui l’efface
Vider les cookies
Changer d’adresse
Rien côté utilisateur
Changer de configuration
Visible dans le navigateur
Oui, liste des cookies
Non, calculé ailleurs
Non
Non
Bloqué par un filtre
Oui
Non
Non
Partiellement
Fonctionne en application mobile
Non
Oui
Oui
Version dégradée
Soumis au consentement en France
Oui
Oui
Oui
Oui
La dernière ligne est la plus importante et la moins intuitive. Le droit français ne raisonne pas par technique : l’article 82 de la loi Informatique et Libertés vise l’accès aux informations d’un terminal et leur inscription, quel que soit le moyen. Changer de mécanisme ne fait pas sortir du régime du consentement, décrit dans la lecture d’un bandeau cookies. Cela rend seulement le manquement plus difficile à constater de l’extérieur.
L’argument commercial est toujours le même : « nous ne transmettons jamais votre adresse, seulement son empreinte cryptographique ». La phrase est techniquement exacte et juridiquement trompeuse.
Une fonction de hachage transforme un texte en une suite de caractères de longueur fixe, sans retour possible par le calcul. Elle est surtout déterministe : la même adresse produit toujours exactement la même empreinte, chez tous ceux qui appliquent la même normalisation. C’est précisément cette propriété qui en fait une clé de rapprochement parfaite entre deux bases de données qui n’ont jamais échangé un fichier en clair.
Quant à l’irréversibilité, elle suppose que l’attaquant ne puisse pas deviner l’entrée. Or l’espace des adresses électroniques n’est pas infini : il se construit à partir de prénoms, de noms, de dates, et surtout des milliards d’adresses qui circulent déjà dans les fuites passées. Calculer l’empreinte d’une liste connue et comparer prend quelques minutes sur du matériel courant, parce que les fonctions utilisées ici sont choisies pour leur rapidité, à l’exact opposé de celles employées pour protéger un mot de passe, délibérément lentes.
Si votre adresse figure dans une fuite ancienne, elle est donc déjà dans les tables de correspondance qui alimentent ces rapprochements. Vérifier votre exposition et réagir relève de la marche à suivre décrite dans que faire quand vos données ont fuité.
Pour qu’un identifiant tiré d’une adresse fonctionne, il faut que vous donniez cette adresse. D’où la transformation la plus visible de ces dernières années, qui ne ressemble pourtant pas à du traçage : la multiplication des raisons de créer un compte.
Les formes sont variées et toutes banales. Un site de presse qui demande une inscription gratuite pour continuer à lire. Une carte de fidélité dématérialisée qui exige un identifiant à chaque passage en caisse. Un code de réduction contre une adresse. Un ticket de caisse envoyé par courriel plutôt qu’imprimé. Un bouton de connexion rapide qui réutilise le compte d’une grande plateforme et transmet au passage l’adresse associée.
Cette collecte alimente aussi la publicité vendue par les enseignes elles-mêmes, sur leurs propres sites et applications, à partir de l’historique d’achats de leurs clients. C’est le segment qui progresse le plus vite du marché publicitaire français, et il ne repose sur aucun cookie tiers : l’enseigne connaît ses clients par leur compte.
Une autre voie contourne complètement le navigateur : fabriquer l’identifiant au niveau de l’abonnement. Plusieurs opérateurs européens, dont un opérateur français, portent un dispositif commun qui produit un identifiant publicitaire rattaché à la ligne mobile ou fixe, activé site par site après un consentement explicite, et révocable depuis un portail unique.
L’intérêt technique est réel : l’opérateur sait avec certitude à quel abonnement correspond une connexion, là où toutes les autres méthodes font des déductions. Cela rend l’identifiant stable, mais aussi plus facile à couper, puisqu’un seul endroit commande tout, ce qui n’est le cas d’aucune autre technique décrite ici.
La limite tient à la nature du réseau mobile, où une même adresse IP est partagée entre de nombreux abonnés, et où le rattachement dépend d’informations que seul l’opérateur détient. Le fonctionnement de cette couche est décrit dans l’explication du réseau mobile.
La collecte quitte votre navigateur pour les serveurs du site#
Deuxième remplaçant, moins raconté parce qu’il n’a rien à montrer. Historiquement, un script tiers s’exécutait dans votre page et parlait directement au domaine d’une régie, que les listes de filtrage reconnaissaient. Deux déplacements ont rendu ce modèle invisible.
Le premier consiste à faire pointer un sous-domaine du site vers l’infrastructure d’un prestataire, par un alias dans le système de noms de domaine. Pour votre navigateur, la requête reste interne au site : le cookie déposé est un cookie propriétaire, il échappe au blocage des cookies tiers et vit plus longtemps. Le mécanisme de résolution qui rend cela possible est expliqué dans le fonctionnement du DNS.
Le second consiste à ne plus rien envoyer depuis le navigateur. Votre page contacte un unique point de collecte hébergé par le site, et c’est le serveur du site qui redistribue ensuite l’information aux plateformes publicitaires, par des interfaces dédiées, en y ajoutant ce que le navigateur n’a jamais su : montant de la commande, référence client, statut de fidélité, adresse électronique transformée en empreinte. La chaîne complète, du côté des acheteurs, est détaillée dans la description du ciblage publicitaire.
La mesure devient agrégée, bruitée et parfois inventée#
Troisième pièce du puzzle, du côté des comptes rendus. Sans identifiant individuel disponible partout, il faut bien continuer à dire à un annonceur combien de ventes sa campagne a produites. Les réponses vont dans quatre directions.
L’agrégation. Le résultat n’est publié que si un seuil minimal d’utilisateurs est atteint, pour empêcher de remonter à une personne.
Le bruit statistique. Une petite erreur aléatoire est ajoutée volontairement à chaque valeur remontée : le total reste juste à grande échelle, mais aucune ligne n’est exploitable individuellement.
La restriction du canal. Sur certains formats d’application mobile, la remontée se limite à quelques bits d’information et arrive avec un délai aléatoire, pour empêcher de la recoller à une installation précise.
La modélisation. Ce qui n’est plus observé est estimé : les plateformes complètent les conversions manquantes par des modèles statistiques calés sur la fraction encore mesurable.
Le quatrième point est celui qui mérite d’être connu au-delà du secteur. Une part croissante des chiffres affichés dans un tableau de bord publicitaire ne correspond à aucun événement observé : ce sont des estimations. Elles peuvent être bonnes, mais elles sont produites par l’acteur qui vend l’espace, et rien, dans l’interface, ne distingue une vente constatée d’une vente déduite.
Le contextuel revient, et il n’a jamais eu besoin de vous#
Dernière évolution, la plus ancienne : cibler la page plutôt que la personne. Une publicité de matériel de randonnée sur un article consacré aux sentiers de Corse ne nécessite aucun identifiant, aucun consentement, et fonctionne dès la première visite d’un lecteur inconnu.
Cette approche avait été abandonnée dans les années 2010 au profit du ciblage comportemental, jugé plus rentable. Elle est revenue avec l’analyse automatique du contenu des pages, qui permet de distinguer un article sur un accident d’avion d’un article sur les vacances, et donc de placer une offre de voyage sur le second seulement.
Son rendement dépend de la qualité de l’analyse sémantique et non de votre historique. C’est la seule des techniques décrites ici qui ne vous concerne pas personnellement, et c’est aussi celle qui progresse dans les environnements où tout le reste est bloqué. Quand il n’y a plus d’identifiant du tout, il reste malgré tout la reconnaissance par configuration, décrite dans l’étude de l’empreinte du navigateur.
Les gestes qui protégeaient du cookie tiers gardent leur utilité, mais leur périmètre a rétréci. Bloquer les cookies tiers et filtrer les scripts reste rentable contre l’affichage publicitaire et le suivi entre sites classiques. Ces réglages n’ont aucun effet sur un identifiant calculé à partir d’une adresse que vous avez saisie, ni sur une collecte qui part d’un serveur.
Le point de contrôle s’est déplacé vers l’amont : il est désormais au moment où vous donnez une adresse, choisissez de créer un compte ou acceptez un programme de fidélité. C’est là que se décide ce qui vous suivra pendant des années, et c’est le seul endroit où votre décision engage tous vos appareils à la fois. Les traceurs que le même commerçant place ensuite dans ses messages relèvent du même régime et se coupent séparément, comme l’expliquent les pixels de suivi dans les courriels. Notre propre politique en matière de stockage figure sur la page cookies et stockage local.
Ne demandez plus quels cookies un site dépose. Demandez-vous ce qu’il sait de stable à votre sujet : une adresse électronique, un numéro de fidélité, un compte connecté. Un cookie se supprime en deux clics et se reconstruit aussi vite ; une adresse donnée une fois vous suit d’un appareil à l’autre jusqu’à ce que vous en changiez.
Questions fréquentes
Puis-je refuser l’identifiant fabriqué à partir de mon adresse e-mail ?
Oui, mais pas au même endroit que les cookies. Le point de contrôle est le formulaire où vous saisissez votre adresse, puis les préférences du compte créé. Trois gestes utiles : vérifier la case relative au partage avec des partenaires au moment de l’inscription, utiliser une adresse différente selon les usages, et exercer votre droit d’opposition auprès du marchand comme du prestataire. Les demandes possibles sont récapitulées dans le guide des droits RGPD.
Une adresse jetable règle-t-elle le problème ?
Elle règle le cas des inscriptions sans lendemain, pas celui des comptes que vous voulez conserver. Un alias permanent et distinct par domaine d’usage est plus solide : une adresse pour les achats, une pour l’administration, une pour les proches. Si l’une commence à recevoir de la prospection non sollicitée, vous savez d’où vient la fuite, et vous pouvez la couper sans perdre les autres. Les services de messagerie courants savent créer ces alias sans nouvelle boîte.
Si le cookie tiers reste dans Chrome, pourquoi tout cela existe-t-il ?
Parce que le secteur a passé cinq ans à préparer son remplacement, et que ce remplacement s’est révélé supérieur à l’original. Un identifiant tiré d’une adresse fonctionne sur téléphone, sur ordinateur et dans les applications, il résiste à l’effacement des cookies, et il se rapproche directement des bases clients d’un annonceur. Le maintien du cookie tiers ajoute une option, il n’en retire aucune.
Les mesures « respectueuses de la vie privée » le sont-elles vraiment ?
Elles réduisent réellement la granularité disponible côté annonceur : agrégation, seuils minimaux avant publication d’un résultat, bruit ajouté volontairement, délais de remontée. C’est une amélioration par rapport au suivi individuel. Deux réserves : ces dispositifs reposent sur la parole de celui qui les opère, souvent le même acteur que celui qui vend la publicité, et ils coexistent avec les identifiants déterministes plutôt qu’ils ne les remplacent.
Un bloqueur de publicité arrête-t-il ces nouvelles techniques ?
Partiellement seulement. Il bloque toujours les scripts tiers connus, donc une bonne partie de l’affichage publicitaire. Il ne voit pas passer ce qui part depuis les serveurs du site vers les plateformes, puisqu’aucune requête ne quitte votre navigateur pour un domaine suspect. Il ne peut rien non plus contre un identifiant fabriqué à partir d’une adresse que vous avez saisie vous-même. Son rendement reste bon, son périmètre a rétréci.
Groupe de travail Article 29Avis 05/2014 sur les techniques d’anonymisationÉtablit que le hachage d’un identifiant est une pseudonymisation et non une anonymisation : la donnée reste personnelle.
Cour de justice de l’Union européenneArrêt du 7 mars 2024, IAB Europe, affaire C-604/22Une chaîne technique encodant des préférences est une donnée à caractère personnel dès lors qu’elle permet un rattachement.
ARCEPRapport sur l’état de l’internet en FranceSuivi des parts de marché des navigateurs et des systèmes d’exploitation mobiles, qui déterminent l’efficacité réelle du blocage des cookies tiers.
Les liens ci-dessus renvoient vers les textes et les organismes cités. Les dates de consultation sont celles de la dernière relecture, le 13 septembre 2026.
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