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Mots de passe et phrases secrètes

Ce qui rend un mot de passe solide : la longueur, pas les symboles

Un mot de passe se mesure en bits d’entropie, pas en nombre de caractères spéciaux. Voici le calcul, les trois attaques qu’il faut distinguer et ce qui protège vraiment.

En bref

La solidité d’un mot de passe se mesure en bits d’entropie, c’est-à-dire en nombre de tentatives qu’un attaquant doit faire avant de tomber dessus. L’entropie dépend d’abord de la longueur, ensuite seulement de la variété des caractères, et elle s’effondre dès que le mot de passe est construit à partir d’un mot du dictionnaire. Quatre caractères ajoutés protègent bien mieux qu’un point d’exclamation final. La CNIL et l’ANSSI raisonnent désormais en bits, pas en règles de composition, et ont abandonné le renouvellement périodique obligatoire.

Sommaire

Un formulaire d’inscription refuse votre mot de passe : il manque une majuscule et un caractère spécial. Vous tapez Bonjour2026!. Le petit indicateur passe au vert, mention « fort ». Il a tort. Ce mot de passe figure, à quelques variantes près, dans les listes que les outils d’attaque testent dans les premières secondes.

Le problème vient de la règle elle-même. Compter les types de caractères est facile à programmer et ne mesure rien. Ce qui compte, c’est le nombre de tentatives qu’un attaquant doit faire avant de tomber sur le bon secret, et ce nombre dépend surtout de deux choses : la longueur, et le fait que le mot de passe ait été tiré au hasard ou fabriqué par un cerveau humain.

L’entropie, la seule mesure qui veut dire quelque chose

L’entropie d’un mot de passe s’exprime en bits. Chaque bit supplémentaire double le nombre de combinaisons possibles. La formule est simple : entropie = longueur × log2(taille du jeu de caractères).

Un jeu de 26 lettres minuscules apporte environ 4,7 bits par caractère. Un jeu de 62 caractères (minuscules, majuscules, chiffres) en apporte 5,95. Le clavier complet, environ 95 caractères imprimables, en apporte 6,55. L’écart entre le plus pauvre et le plus riche des jeux est donc d’environ 1,9 bit par caractère, alors qu’ajouter un caractère rapporte la totalité de la valeur du jeu.

Conséquence directe : quatre caractères de plus valent toujours mieux qu’un changement de jeu. C’est le point que les indicateurs colorés ratent systématiquement.

Ce que chaque caractère ajouté change réellement

Le tableau ci-dessous donne le nombre de combinaisons et l’entropie pour des mots de passe tirés au hasard.

Longueur26 minuscules62 lettres et chiffres95 caractères du clavier
8 caractères2 × 10^11 (37,6 bits)2 × 10^14 (47,6 bits)7 × 10^15 (52,6 bits)
10 caractères1 × 10^14 (47,0 bits)8 × 10^17 (59,5 bits)6 × 10^19 (65,7 bits)
12 caractères1 × 10^17 (56,4 bits)3 × 10^21 (71,5 bits)5 × 10^23 (78,8 bits)
16 caractères4 × 10^22 (75,2 bits)5 × 10^28 (95,3 bits)4 × 10^31 (105,1 bits)
20 caractères2 × 10^28 (94,0 bits)7 × 10^35 (119,1 bits)4 × 10^39 (131,4 bits)

Lisez la première colonne et la dernière ligne : vingt lettres minuscules, sans aucun chiffre ni symbole, valent 94 bits, soit nettement plus que douze caractères du clavier complet. C’est la démonstration chiffrée du titre de cet article.

Les seuils de référence en France sont fixés par la CNIL dans sa délibération de juillet 2022 : 80 bits quand le mot de passe est la seule protection, 50 bits quand le service limite le nombre de tentatives, et beaucoup moins quand il s’y ajoute un objet que vous détenez, comme une carte bancaire pour un code à quatre chiffres. L’ANSSI raisonne dans les mêmes ordres de grandeur et considère qu’un mot de passe devient solide à partir de 80 bits environ.

Trois attaques, trois défenses qui n’ont rien à voir

Parler de « la » sécurité d’un mot de passe sans préciser l’attaque n’a pas de sens. Il y en a trois, et elles ne se défendent pas de la même manière.

Le bourrage d’identifiants (credential stuffing). L’attaquant part d’un couple adresse e-mail et mot de passe volé sur un site A et le rejoue automatiquement sur des centaines de sites B. Il n’essaie pas de deviner : il sait déjà. La longueur de votre mot de passe n’y change strictement rien. La seule défense est de ne jamais réutiliser le même secret, plus la double authentification.

L’attaque en ligne. L’attaquant essaie des mots de passe sur le formulaire de connexion réel. Le débit est plafonné par le serveur : quelques dizaines à quelques centaines d’essais avant blocage temporaire, captcha ou verrouillage du compte. Ici, c’est le site qui protège l’utilisateur, et un mot de passe de 50 bits suffit, à condition qu’il ne figure pas dans les 10 000 mots de passe les plus courants.

Le cassage hors ligne. Une base de données fuite. L’attaquant récupère les empreintes (les mots de passe hachés) et les attaque sur ses propres machines, sans aucune limite de débit. Là, tout dépend de la fonction de hachage choisie par le site. Sur une empreinte obsolète de type MD5 ou SHA-1 sans sel, une carte graphique récente teste de l’ordre de dizaines de milliards de candidats par seconde. Sur une empreinte moderne calibrée, bcrypt ou argon2id, le même matériel plafonne à quelques dizaines de milliers par seconde. Le rapport entre les deux est de l’ordre du million.

Bourrage d’identifiantsEssai en ligneCassage hors ligne
Ce que l’attaquant possèdeUn couple identifiant et mot de passe déjà voléRien, il devineUne base d’empreintes volée
Nombre d’essais possibles1 par siteQuelques dizaines avant blocageDes milliards par seconde
Ce qui vous protègeMot de passe unique par siteLe blocage mis en place par le siteLongueur et hasard du mot de passe
Ce qui ne sert à rienAllonger le mot de passeLes caractères spéciauxChanger de mot de passe tous les 90 jours

Un même mot de passe peut donc être excellent contre une attaque et sans valeur contre une autre. C’est pourquoi la double authentification n’est pas un luxe : elle coupe le bourrage d’identifiants à la racine, y compris quand le mot de passe est déjà entre les mains d’un tiers.

Pourquoi « Bonjour2026! » tombe en quelques secondes

Les outils de cassage ne parcourent pas l’espace des combinaisons dans l’ordre. Ils combinent trois ressources : des dictionnaires de mots dans plusieurs langues, les listes de mots de passe réels issues des fuites passées (plusieurs centaines de millions d’entrées circulent), et des jeux de règles de mutation.

Une règle de mutation est une transformation mécanique : mettre la première lettre en majuscule, coller une année de 1970 à 2030, ajouter un chiffre, terminer par un point d’exclamation, remplacer a par @, e par 3, o par 0, inverser le mot, doubler la dernière lettre. Ces règles sont publiques, affinées depuis vingt ans sur des corpus réels, et s’appliquent par milliers à chaque mot du dictionnaire.

Bonjour est dans le dictionnaire. Bonjour2026! est la sortie de trois règles appliquées à ce mot. Le coût de l’attaque n’est pas 95^12, c’est la taille du dictionnaire multipliée par le nombre de règles, soit quelques milliards de candidats au maximum. Sur une empreinte mal protégée, cela se compte en secondes.

La leçon vaut aussi pour les astuces que l’on croit personnelles : le prénom d’un enfant suivi de son année de naissance, le nom du club de football suivi de l’année du titre, le mot du site lui-même. Toutes ces constructions sont couvertes par des règles existantes.

Pourquoi le changement tous les 90 jours a été abandonné

Le renouvellement périodique obligatoire est né dans les années 1980, à une époque où l’on craignait surtout qu’un mot de passe soit cassé lentement, sur des mois. L’idée était de le remplacer avant que le calcul n’aboutisse.

Les mesures menées sur des parcs réels ont montré l’inverse de l’effet attendu. Contraints de changer tous les trimestres, les utilisateurs ne créent pas un nouveau secret : ils incrémentent. Printemps2025! devient Ete2025! puis Automne2025!. Un attaquant qui connaît un ancien mot de passe devine le suivant en quelques essais. Deuxième effet : la contrainte pousse vers des secrets plus courts et plus faciles à retaper, donc plus faibles.

Le NIST, l’agence américaine de normalisation, a tiré la conclusion dans sa publication SP 800-63B en 2017 : pas de renouvellement forcé sans indice de compromission, et pas de règles de composition imposées. C’est une recommandation américaine, mais elle a été reprise par la doctrine française. L’ANSSI, dans ses recommandations sur l’authentification, écarte le renouvellement périodique pour les comptes utilisateurs ordinaires et le réserve aux comptes à privilèges. La CNIL a fait de même en 2022 pour les comptes des personnes concernées par un traitement de données.

Ce qui déclenche un changement, ce n’est donc plus le calendrier, mais un événement : fuite annoncée par le service, alerte de connexion inhabituelle, appareil perdu, ou découverte que le mot de passe est réutilisé. La marche à suivre après une fuite est décrite à part.

Fabriquer une phrase de passe qui tient

Une phrase de passe est une suite de mots tirés au sort dans une liste connue. Sa force ne vient pas du sens, mais du tirage. La marche à suivre ci-dessous est la recommandation de la rédaction, calée sur le seuil de 80 bits de la CNIL.

Six mots tirés dans une liste de 7 776 donnent 77,5 bits, sept mots donnent 90,5 bits. À comparer aux 78,8 bits de douze caractères entièrement aléatoires, beaucoup plus pénibles à retenir et à saisir sur un téléphone. Le détail du procédé, y compris le tirage au dé, est traité dans la fabrication d’une phrase de passe.

En pratique, vous n’avez besoin de retenir que deux ou trois phrases de passe : celle de votre gestionnaire, celle de votre messagerie principale, celle de votre session d’ordinateur. Tout le reste doit être généré aléatoirement par le gestionnaire et jamais mémorisé. Vous pouvez éprouver une combinaison avec notre outil de mesure de solidité, qui calcule l’entropie et signale les motifs connus.

La réutilisation, l’erreur qui annule tout le reste

Un mot de passe de 100 bits réutilisé sur trois sites vaut exactement la sécurité du plus mal protégé des trois. Le forum associatif qui stocke encore ses empreintes en SHA-1 devient le point d’entrée de votre messagerie, et la messagerie commande la réinitialisation de tous les autres comptes.

Le raisonnement pratique consiste à classer vos comptes par ce qu’ils commandent. La messagerie principale est la clé de voûte : elle reçoit les liens de réinitialisation. Viennent ensuite la banque, l’espace impôts, les comptes d’achat qui stockent une carte, puis tout le reste. La messagerie et la banque ne partagent leur mot de passe avec rien, jamais, et portent une double authentification.

Où ne jamais stocker un mot de passe

  • Dans un document texte, un tableur ou une note nommée « codes », sur l’ordinateur ou dans un cloud grand public. Ces fichiers sont la première chose que cherche un logiciel malveillant installé sur la machine.
  • Dans un e-mail envoyé à soi-même. La messagerie est justement la cible principale.
  • Dans un message envoyé à un proche. Si le partage est indispensable, utilisez la fonction de partage chiffré d’un gestionnaire.
  • Dans le gestionnaire intégré au navigateur sur un ordinateur partagé ou professionnel, si la session n’est pas elle-même protégée.
  • Sur un papier collé sous le clavier. Un carnet rangé dans un tiroir fermé, à la maison, reste en revanche une solution acceptable contre les attaques distantes, qui sont l’écrasante majorité.

Un mot de passe ne doit jamais non plus être saisi sur une page atteinte depuis un lien reçu par message. C’est le mécanisme de l’hameçonnage, contre lequel aucune longueur ne protège.

Le critère à retenir

Devant un formulaire, ne vous demandez pas si votre mot de passe contient un symbole. Demandez-vous s’il a été tiré au sort, s’il est assez long, et s’il ne sert qu’à ce seul site. Trois réponses positives valent tous les indicateurs verts du monde.

Questions fréquentes

Faut-il vraiment des caractères spéciaux dans un mot de passe ?

Ils aident, mais beaucoup moins que la longueur. Ajouter un symbole à un mot de passe de 10 caractères fait gagner environ 4 bits d’entropie, ajouter quatre caractères en fait gagner plus de 20. Un mot de passe long composé uniquement de lettres minuscules bat un mot de passe court bourré de symboles. En revanche, un symbole placé de façon prévisible (un point d’exclamation à la fin, un zéro à la place du o) n’apporte presque rien, car les outils d’attaque testent ces substitutions en priorité.

Mon mot de passe fait 12 caractères, c’est suffisant ?

Cela dépend de la façon dont il a été fabriqué. Douze caractères tirés au hasard sur un clavier complet représentent environ 79 bits d’entropie, ce qui est proche du seuil de 80 bits recommandé par la CNIL pour un compte protégé par le seul mot de passe. Douze caractères formant un mot et une date représentent quelques dizaines de bits au mieux. Le hasard compte autant que la longueur.

Un gestionnaire de mots de passe, ce n’est pas mettre tous ses œufs dans le même panier ?

Si, et c’est un panier bien mieux gardé que la mémoire humaine ou un carnet. Le contenu est chiffré avec une clé dérivée de votre mot de passe principal, que l’éditeur ne connaît pas. Le risque se concentre donc sur ce seul mot de passe principal, qui doit être une phrase de passe longue, et sur la double authentification du coffre. Voir comment fonctionne un gestionnaire.

Dois-je changer mes mots de passe tous les trois mois ?

Non, sauf si votre employeur l’impose encore ou si vous avez un soupçon de compromission. Le changement périodique forcé produit des variantes prévisibles du même secret. Ce qui doit déclencher un changement immédiat, c’est une fuite annoncée, une connexion inconnue sur votre compte ou un mot de passe que vous savez réutilisé ailleurs.

Les clés d’accès (passkeys) rendent-elles tout cela inutile ?

À terme, en partie. Une clé d’accès remplace le secret partagé par une paire de clés cryptographiques, donc il n’y a plus rien à deviner ni à voler dans une base de données. Mais la bascule est lente et la plupart des sites gardent le mot de passe en secours, ce qui laisse la porte ouverte tant que ce secours existe.

Sources et pour aller plus loin

Les liens ci-dessus renvoient vers les textes et les organismes cités. Les dates de consultation sont celles de la dernière relecture, le 13 septembre 2026.