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Mots de passe et phrases secrètes

La phrase de passe : tout se joue au moment du tirage

Six mots tirés au sort battent douze caractères inventés. Encore faut-il tirer sans tricher, mémoriser en sept jours et survivre aux formulaires qui tronquent en silence.

En bref

Une phrase de passe est une suite de mots tirés au sort dans une liste publique de 7 776 entrées, à raison de cinq dés par mot. Sa force vient du tirage, jamais du sens : six mots dépassent le seuil de 80 bits retenu par la CNIL, sept mots protègent un coffre attaqué hors ligne. Les erreurs coûteuses ne sont pas dans le calcul mais dans les gestes : refuser un mot qui déplaît, réordonner la phrase pour qu’elle sonne bien, ou la confier à un formulaire qui la tronque à seize caractères sans le dire.

Sommaire

Un gestionnaire de mots de passe s’installe en trois minutes. Puis il pose la seule question difficile : le mot de passe principal. Celui-là, aucune machine ne le retiendra à votre place. Il faudra le fabriquer, le mémoriser, et le taper au clavier comme au pouce, plusieurs fois par jour, pendant des années.

C’est exactement le cahier des charges d’une phrase de passe : une suite de mots tirés au sort dans une liste publique. Le procédé porte un nom, Diceware, et tient dans cinq dés. Sa force ne vient ni des mots obtenus ni de leur sens, mais de la manière dont ils ont été tirés.

Que six ou sept mots suffisent à dépasser les seuils officiels est déjà établi : le calcul figure dans la démonstration sur l’entropie et la longueur, et il n’y a pas lieu d’y revenir. Ce qui suit part de ce résultat acquis et traite ce que le calcul ne dit pas : comment tirer sans se trahir, comment retenir, comment saisir sans casser la phrase en route.

Le hasard vient du tirage, pas de la liste

Une liste Diceware compte 7 776 mots. Ce nombre n’a rien d’arbitraire : c’est 6 puissance 5, donc cinq lancers d’un dé à six faces désignent exactement un mot, sans reste et sans biais. Le premier lancer donne le premier chiffre, le deuxième le deuxième, et la suite 4-2-6-1-3 pointe une ligne unique du tableau.

Ces listes sont publiques, téléchargeables, souvent traduites. Beaucoup de gens s’en inquiètent : si l’attaquant connaît la liste, ne connaît-il pas la phrase ? Non, et c’est le point central. Sa difficulté n’est pas de deviner quels mots existent, mais lequel des 7 776 est sorti, six fois de suite. Garder la liste secrète n’ajouterait rien, et fabriquer sa propre liste personnelle de deux cents mots retirerait énormément : moins la liste est longue, moins chaque tirage rapporte.

Les bonnes listes sont travaillées pour la saisie autant que pour le hasard. Les mots y sont courts, sans homophones piégeux, et distincts dès leurs premiers caractères, de sorte qu’une saisie assistée ne confond jamais deux entrées. Une liste bricolée à partir d’un dictionnaire perd ce confort sans rien gagner en sécurité.

Cinq dés, cinq chiffres, un mot

Le protocole complet tient en quelques gestes. Il mérite d’être suivi à la lettre une fois dans sa vie, pour la phrase qui ouvre le coffre.

Sans dés, le générateur intégré à un gestionnaire fait le même travail en s’appuyant sur le générateur aléatoire du système, prévu pour un usage cryptographique. Ce qu’il faut écarter, ce sont les générateurs improvisés : taper des chiffres « au hasard » soi-même, prendre les décimales d’une date, ouvrir un livre à une page choisie. Le cerveau humain produit des suites remarquablement prévisibles, et c’est justement ce que les outils d’attaque exploitent.

Le mot que vous refusez vous coûte un bit

Voici l’erreur la plus fréquente, et la moins visible. Le tirage sort un mot que vous trouvez laid, vulgaire, difficile à écrire ou déjà associé à un souvenir. Vous relancez. Le geste paraît anodin. Il ne l’est pas.

Un attaquant qui suppose que vous écartez les mots déplaisants n’a plus à explorer toute la liste. Si votre critère élimine grossièrement la moitié des entrées, la liste utile tombe à environ 3 900 mots. Chaque mot rapporte alors un bit de moins, et sur six mots la phrase devient de l’ordre de 64 fois plus rapide à casser. Sur sept mots, 128 fois. Tout cela pour éviter un mot que vous auriez oublié au bout de trois jours d’usage.

Le second geste coûteux est le réarrangement. Six mots tirés se réordonnent de 720 façons. Choisir l’ordre qui « sonne le mieux » revient donc à abandonner jusqu’à 9,5 bits, soit les trois quarts de ce qu’apporte un mot supplémentaire. La règle est simple : l’ordre de sortie est l’ordre final.

Une citation n’est pas une phrase de passe

Le mot « phrase » induit en erreur. Une phrase de passe n’est pas une phrase : c’est une liste de mots sans syntaxe. Dès qu’il y a grammaire, il y a prévisibilité, parce que la grammaire contraint l’ordre des mots et que le vocabulaire courant se réduit à quelques milliers d’entrées très inégalement employées.

Le cas le plus mauvais est la citation. Un vers de chanson, une réplique de film, un proverbe, un titre d’œuvre : ces corpus se comptent en quelques millions d’entrées, toutes disponibles en téléchargement. Une citation, même longue de quarante caractères, vaut donc au mieux une vingtaine de bits. La longueur affichée n’a aucun rapport avec la difficulté réelle.

ConstructionCe que l’attaquant doit énumérerOrdre de grandeurVerdict
Six mots tirés aux dés dans 7 7767 776 puissance 6Environ 77 bitsConforme au seuil de 80 bits, ou tout proche
Citation de chanson, de film, proverbeUn corpus de citations connuesUne vingtaine de bitsÀ écarter
Phrase grammaticale inventée par vousUn modèle de langue et des motifs de phraseTrès en dessous du nombre de motsTrompeur, à écarter
Initiales des mots d’une phrase connueLa même liste de phrases connuesCelle de la phrase d’origineParaît aléatoire, ne l’est pas
Quatre mots choisis de têteLe vocabulaire courant, quelques milliers de mots pondérésUne trentaine de bits au mieuxInsuffisant seul

La quatrième ligne mérite un arrêt, car la méthode est encore enseignée. Prendre la première lettre de chaque mot d’une phrase produit une chaîne qui ressemble à du bruit. Mais sa solidité n’est pas celle de la chaîne obtenue : c’est celle du choix de la phrase de départ. Si la phrase est un proverbe, la chaîne l’est aussi. Un outil d’attaque applique la transformation au corpus entier en quelques minutes. Vous pouvez soumettre n’importe laquelle de ces constructions à notre outil de mesure de solidité, qui repère les motifs connus avant de calculer.

Combien de mots selon ce que la phrase garde

Le nombre de mots ne se choisit pas dans l’absolu, mais d’après le type d’attaque que le secret devra encaisser. Un compte en ligne bénéficie du blocage après quelques essais ratés ; un coffre chiffré volé n’en bénéficie pas.

Nombre de motsEntropie approchéeUsage adapté
4 motsEnviron 52 bitsCompte sans enjeu, protégé par un blocage des tentatives
5 motsEnviron 65 bitsCompte courant accompagné d’une double authentification
6 motsEnviron 77 bitsMessagerie principale, session d’ordinateur
7 motsEnviron 90 bitsCoffre du gestionnaire, chiffrement de disque, sauvegarde chiffrée

La marge des sept mots n’est pas du luxe. Elle sert à absorber deux choses : les progrès du matériel de calcul sur la durée de vie du secret, et le fait que vous ne saurez peut-être jamais qu’une copie de votre coffre a fuité. Là où le blocage des tentatives fait le travail, la double authentification en fait encore plus, et cinq mots deviennent défendables.

Les sept premiers jours décident si vous la retiendrez

Une phrase de passe ne se mémorise pas en la relisant. Elle se mémorise en la retapant de mémoire, à intervalles croissants, pendant la première semaine. Passé ce cap, elle tient des années sans effort.

Deux interdits pendant la période de transition. Le premier : ne stockez jamais la phrase du coffre dans le coffre qu’elle ouvre. Le second : n’en faites pas une note synchronisée sur un service en ligne, ni un message que vous vous envoyez à vous-même. Un papier dans un portefeuille est exposé au vol physique ; une note synchronisée est exposée à tous les vols de comptes à distance, qui sont incomparablement plus fréquents.

Le nombre de phrases à retenir doit rester très petit : le coffre, la messagerie principale, la session de l’ordinateur. Tout le reste est généré aléatoirement par le gestionnaire et n’a jamais à passer par votre mémoire.

La taper au pouce sans la casser

C’est ici que la phrase de passe prend son avantage le plus concret, et il est rarement mis en avant. Sur un clavier tactile, un mot de passe aléatoire de douze caractères impose de basculer en permanence entre la couche alphabétique, la couche numérique et la couche des symboles. Chaque bascule coûte une frappe et une hésitation, et le taux d’erreur grimpe. Une phrase de sept mots en minuscules ne demande aucune bascule : les frappes sont plus nombreuses mais toutes du même geste, et la correction d’une faute est immédiate parce que vous savez quel mot vous tapiez.

Le séparateur mérite une décision. L’espace se trouve sur la couche principale de tous les claviers tactiles ; le tiret est sur la couche numérique et coûte donc deux frappes de plus par mot. Si le service accepte les espaces, ce qui est la règle imposée aux implémentations sérieuses, utilisez des espaces. Sinon, le tiret.

Deux autres points de vigilance sur mobile. Un clavier tiers installé depuis un magasin d’applications peut, s’il dispose d’un accès complet, observer tout ce que vous tapez, mot de passe compris : c’est l’une des autorisations les plus sensibles d’un téléphone, et elle mérite une revue des permissions accordées. Ensuite, sur un téléviseur ou une console, où la saisie se fait au pavé directionnel, une phrase en minuscules se compose bien plus vite qu’une chaîne aléatoire, mais la meilleure solution reste la saisie depuis le téléphone associé.

Les formulaires qui la mutilent en silence

Une phrase de passe suppose que le service accepte les phrases longues. Tous ne le font pas, et les défaillants ne préviennent pas.

  • La troncature silencieuse. Le formulaire d’inscription accepte quarante caractères, mais le service n’en conserve que seize. Vous croyez avoir sept mots, vous en avez deux et demi.
  • Le nettoyage des espaces. Certains services suppriment les espaces avant enregistrement, d’autres non, et le formulaire de connexion ne fait pas toujours comme celui d’inscription.
  • Le collage interdit. Un champ qui refuse le collage empêche l’usage du gestionnaire et pousse vers des secrets courts. C’est un mauvais signe sur l’ensemble de la conception du service.
  • La limite basse assumée. Un maximum de seize caractères annoncé indique presque toujours un stockage ancien du secret, parfois même un stockage en clair.

Quand un service impose un plafond bas, la conclusion pratique n’est pas d’abandonner la phrase de passe, mais de considérer ce compte comme structurellement moins bien protégé, et de ne surtout pas y réemployer un secret utilisé ailleurs. C’est aussi ce type de service qui alimente les compilations d’identifiants, d’où l’intérêt de vérifier si votre adresse figure déjà dans une fuite.

Quand la phrase de passe n’est pas la bonne réponse

Elle ne remplace pas tout. Sur les services qui les proposent, les clés d’accès suppriment purement et simplement le secret à retenir, et rien ne justifie de s’en priver quand elles sont disponibles. Aucune phrase, si longue soit-elle, ne protège non plus contre une saisie sur un faux site : c’est le mécanisme de l’hameçonnage, et il se combat par le canal d’accès, pas par la force du secret.

Un cas particulier mérite d’être connu : le mot convenu en famille, destiné à vérifier au téléphone qu’un proche est bien celui qu’il prétend être, face à une voix clonée. Celui-là obéit à des règles inverses : il doit être court, prononçable, mémorisable par un enfant comme par un grand-parent, et n’exister sur aucun support numérique. Deux mots tirés suffisent, car il ne sera jamais soumis à une attaque automatisée.

Dans une petite structure, enfin, la phrase de passe individuelle ne règle pas la question des accès partagés, qui relève du socle de sécurité d’une TPE ou d’une association et d’un coffre commun avec droits par personne.

Le critère à retenir

Devant une phrase de passe, ne vous demandez pas si elle a du sens, si elle est jolie ou si elle vous ressemble. Demandez-vous qui l’a tirée, combien de mots elle compte, et si vous avez touché au résultat après le tirage. Une phrase absurde que vous n’avez pas retouchée vaut mieux qu’une phrase élégante dont vous avez choisi la moitié.

Questions fréquentes

Faut-il vraiment des dés physiques, ou le générateur d’un gestionnaire suffit-il ?

Le générateur d’un gestionnaire de mots de passe sérieux s’appuie sur le générateur aléatoire du système d’exploitation, conçu pour un usage cryptographique. Il fait aussi bien que des dés et beaucoup plus vite. Les dés gardent deux avantages : ils fonctionnent sans machine, donc sans logiciel malveillant possible, et ils rendent le hasard visible, ce qui aide à accepter un tirage qu’on n’aime pas. Pour la phrase qui ouvre le coffre lui-même, les dés restent la solution la plus lisible. Pour tout le reste, le générateur suffit.

Est-ce grave si ma phrase de passe contient deux fois le même mot ?

Non, c’est même le signe que le tirage n’a pas été retouché. Les tirages sont indépendants : un mot peut sortir deux fois, exactement comme un dé peut donner deux six d’affilée. Retirer le doublon parce qu’il fait « moins aléatoire » est précisément le réflexe qui abîme le tirage. La seule répétition à écarter est celle que vous auriez introduite vous-même, par exemple en recopiant un mot pour allonger la phrase sans lancer les dés.

Puis-je traduire ou franciser les mots d’une liste anglaise ?

Non, pas mot à mot. Traduire est une transformation déterministe : l’attaquant applique la même traduction à la même liste et retrouve votre espace de recherche à l’identique, sans perdre une seconde. Le gain est nul. Si vous voulez une phrase en français, utilisez directement une liste française de 7 776 mots, il en existe plusieurs, publiées et vérifiables. La langue de la liste n’a aucune incidence sur la solidité, seulement sur votre confort de mémorisation.

Combien de mots pour le mot de passe principal de mon coffre ?

Sept. Le coffre d’un gestionnaire de mots de passe est le seul secret dont la copie chiffrée peut se retrouver entre les mains d’un attaquant qui l’attaquera ensuite sans limite de tentatives, sur ses propres machines. Six mots suffisent pour un compte en ligne protégé par un blocage après plusieurs échecs. Sept mots, soit environ 90 bits, laissent une marge confortable face à l’amélioration continue du matériel de calcul.

Dois-je changer ma phrase de passe régulièrement ?

Non. Le renouvellement au calendrier a été écarté par l’ANSSI comme par la CNIL pour les comptes ordinaires, parce qu’il pousse à des variantes prévisibles. Une phrase de passe correctement tirée n’a aucune raison de vieillir. Ce qui doit déclencher un changement, c’est un événement : fuite annoncée, connexion inconnue, appareil perdu, ou soupçon que quelqu’un vous a vu la saisir. Changer une phrase que vous avez mis une semaine à mémoriser sans motif revient à dégrader votre sécurité, pas à l’améliorer.

Sources et pour aller plus loin

Les liens ci-dessus renvoient vers les textes et les organismes cités. Les dates de consultation sont celles de la dernière relecture, le 13 septembre 2026.